Soyez innovants !


« On ne change pas la société par décret »

Michel Crozier, 1979

Valoriser l’innovation dans l’Education nationale constitue une bonne politique et il faut être reconnaissant envers ce ministre d’inscrire à nouveau ce choix à l’ordre du jour de la politique nationale à travers l’installation du Conseil national de l’innovation pour la réussite des élèves (initiative de Jack Lang en 2001).

En effet, comme on peut le voir dans les organisations dynamiques et apprenantes, l’innovation en matière de processus et de procédures ainsi que l’amélioration des conditions de travail résultent davantage des pratiques sur le terrain de tous les acteurs que de l’imposition de « bonnes pratiques » venues du bureau des ingénieurs : l’innovation sur le tas demeure plus efficace que celle venue d’en-haut. D’où, l’impression que ce discours apparaît en contradiction avec les pratiques administratives au sein de l’Education nationale.

Car, il nous semble que deux tendances, bien connues qu’il faudra inverser, limitent cette volonté : l’asphyxie du quotidien des personnels de direction et la gouvernance taylorienne du système éducatif.

La première renvoie à ce que vivent tous les cadres intermédiaires du public comme du privé : promouvoir un système qui finit par vous user. A titre d’exemples dans les établissements scolaires :

- Vous pensez que les examens terminaux sont trop lourds et pas toujours efficaces alors vous soutenez le contrôle continu mais cela grignote les semaines, les examens blancs se multiplient, l’adjoint passe son temps à faire des plannings, les enseignants font moins cours et cela accroît les récriminations.

- Vous voulez faire encore plus pour nos jeunes parce que vous croyez à la promotion par l’Ecole mais les préoccupations de vie scolaire dévorent votre emploi du temps au point de manquer de recul.

- Vous croyez au développement de partenariats mais les sollicitations qui en découlent envahissent votre agenda et surchargent les emplois du temps des classes et des enseignants.

- Vous voulez exercer un management humain et passer du temps avec chacun mais la fragilité des situations individuelles rencontrées perturbe vos nuits.

….

Les personnels de direction se retrouvent pris au piège comme l’animal dont les mouvements resserrent le lacet qui l’étrangle. Les cadres sont aujourd’hui les victimes d’un système de management autour du projet, de l’autonomie, du contrat et de l’évaluation dont ils ont eux-mêmes effectué la promotion !

Nous sommes placés en situation de nager pour ne pas couler au lieu de prendre le temps de réfléchir collectivement et d’entrer dans une démarche d’innovation.

Le second point illustre un phénomène que l’on retrouve dans beaucoup de secteurs et depuis longtemps en France, l’absence de choix politique véritable dans une direction et conséquemment un équilibre des rapports de forces dans la décision. Cela garantit de ne pas verser dans l’excès mais la paralysie de l’action en est un effet pervers.

Lorsque le ministère tient un discours insistant sur l’autonomie de l’EPLE, il renforce simultanément la gouvernance académique et les contrôles sur les personnels, de direction en particulier. Des lourdeurs administratives et un formalisme excessif apparaissent en matière d’évaluation ou de dialogue de gestion par exemple avec des DASEN et des IPR davantage tournés vers l’audit d’établissements que vers l’inspection ou le conseil aux professeurs.

L’énergie locale est absorbée par l’Administration du système, nourrie régulièrement par des demandes d’innovations et d’autonomie qui se perdent dans les rouages et les tuyaux d’orgue de l’Education nationale sans atteindre son but sur les élèves et les personnels.

Oui, « on ne change pas la société par décret » mais comment alors mettre en mouvement une telle organisation afin qu’elle rende un service public plus efficace tant pour les familles que pour les élèves ?

Les précédents ministres depuis 10 ans misaient sur l’encadrement et évoluaient dans un environnement budgétaire contraint : le changement était bloqué en partie par la baisse des moyens. Vincent Peillon a fait le pari des valeurs et des idées : « Au commencement était le verbe », certes mais, depuis 10 mois, les personnels  ont l’étrange impression de ne rester que sur de l’incantation sans franchir le pas des questions matérielles, structurelles et juridiques.

Surtout que la coupure entre la base syndicale et les directions nationales de certaines centrales syndicales a laissé croire quelques mois qu’il n’y avait qu’une seule solution : la pensée de la rue de Grenelle. Cette forme d’autisme politique alimente aujourd’hui une défiance croissante à l’égard du ministre que le contexte politique global accentue. Ainsi, de façon assez commode, des pratiques et des politiques finissent par nourrir une critique des élites qui en retour pourront diaboliser facilement ces soit-disant conservateurs et in fine les rendre responsables de leurs échecs.

De plus, le surinvestissement médiatique dans la formation initiale pour « refonder la république » aboutit à une Loi quelque peu insipide qui accroît la pression sur le système et les personnels et cristallise alors toutes les revendications. Soulignons avec satisfaction malgré tout la priorité au primaire, à la formation des enseignants et au numérique qui permettront, nous l’espérons, aux écoliers de progresser.

La situation plus générale de la jeunesse en France nécessiterait de penser le changement à travers une politique éducative qui mobilise certes la formation initiale mais aussi la formation continue tant des élèves que des adultes. Nous ne progresserons pas en ignorant ce volet de formation à qui une nouvelle loi donnerait plus d’ambition. La formation initiale ne pourra pas tout régler ; c’est faire reposer sur les épaules du monde scolaire une responsabilité qu’il ne pourra pas assumer.

Les personnels de direction et les EPLE ont besoin de sérénité et de reconnaissance pour fonctionner efficacement. Affirmer l’autonomie, c’est la mettre en place et non essayer de reprendre de la main gauche ce que l’on a donné de la main droite. Les injonctions paradoxales rongent et affaiblissent notre pilotage local.

Il ne faut pas « institutionnaliser » l’innovation avec des décrets à venir trop contraignants mais créer les conditions de son épanouissement au sein des établissements en allégeant les contrôles tatillons et en développant un management du système éducatif davantage fondé sur la confiance en lieu et place des luttes de pouvoirs et d’égos propres aux organisations bureaucratiques fortement hiérarchisées.